tenait les rênes avec une poigne de fer gantée de velours, venait d’être réduite à une chose pantelante par une poignée de mots anonymes.
Son premier réflexe fut la colère. Une rage froide et précise. Elle se redressa, lissa sa jupe d’un geste sec, comme pour effacer la preuve de sa capitulation. Ses yeux se posèrent sur l’écran. L’e-mail était toujours là, arrogant, triomphant. Elle cliqua sur « Répondre ». Ses doigts volèrent sur le clavier, tapant une réponse cinglante, une réplique destinée à castrer verbalement l’auteur, à lui reprendre le pouvoir.
« Votre tentative est aussi grossière que prévisible. Pensez-vous réellement qu’une telle prose de bas étage puisse… »
Elle s’arrêta. Elle mentait. Et il le saurait. Chaque mot de déni ne ferait que souligner l’ampleur de sa défaite. Effacer.
Elle tenta une autre approche. L’indifférence professionnelle.
« Candidature reçue. Vous serez notifié des résultats en temps voulu. »
Pathétique. C’était l’équivalent de crier « tu ne m’as rien fait » alors que le sang coulait de la blessure. Effacer.
La vérité, c’est qu’elle n’avait rien à répondre. Toute réponse serait un aveu. Le silence était sa seule armure restante, et elle la sentait déjà se fissurer.
Les jours suivants furent un supplice. Le concours devint une obsession. Chaque nouvel e-mail qu’elle ouvrait était comparé à celui-là. Les autres textes, autrefois divertissants, lui paraissaient fades, impuissants. Des imitations sans venin. Le soir, seule dans son bureau, elle se surprenait à relire l’e-mail interdit. Chaque lecture était une nouvelle capitulation. Son corps, désormais dressé, réagissait au premier paragraphe, la chaleur montant en elle comme une fièvre programmée. Cet inconnu avait trouvé le code source de son désir et avait installé un virus dans son système.
Elle tenta de le traquer. Vérifia l’en-tête de l’e-mail. Rien. Une adresse jetable, relayée par des serveurs conçus pour l’anonymat. Un fantôme. Un spectre qui connaissait la cartographie de son âme mais qui n’avait ni visage, ni nom. Cette impuissance la rendait folle.
Le samedi 23 août arriva. La date limite. Elara avait passé en revue des centaines de textes. Objectivement, professionnellement, aucun n’arrivait à la cheville de celui qui la hantait. Il était brillant, pervers, et d’une efficacité terrifiante. C’était, sans l’ombre d’un doute, le gagnant.
Et là, devant son écran, la réalisation la frappa comme un coup de poing. Le concours n’avait jamais été le but. C’était un appât. Il ou elle ne voulait pas gagner un prix. Il voulait elle.
La nommer gagnante serait tomber dans son piège. L’ignorer serait un mensonge professionnel.
Un sourire lent, dangereux, étira les lèvres d’Elara. Si elle devait tomber, ce ne serait pas en victime. Elle allait retourner l’échiquier.
Elle ouvrit un nouvel e-mail, adressé à la liste de diffusion du concours. L’objet était simple : Résultats du Concours.
Le corps du message était bref.
« Merci à tous pour vos participations. Après délibération, le choix fut évident. Le texte gagnant a su, par sa maîtrise et son audace, redéfinir les règles du jeu. Je ne le publierai pas. Il est bien trop… personnel.
Félicitations au gagnant. Vous avez jusqu’à minuit demain pour réclamer votre prix. En personne. À l’adresse suivante… »
Elle tapa l’adresse de son bureau. Son sanctuaire. Son arène.
Elle venait de transformer une soumission en un défi. Elle n’était plus la cible passive ; elle était le prix, et elle attendait de voir si le chasseur aurait le courage de venir chercher son trophée.
La question n’est plus de savoir qui il est, mais de savoir s’il va se montrer. Le piège est tendu.
Ecrit ppar Nous